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The Ghetto Biennial
December 2009, Port-au-Prince, Haiti

by Arnaud Robert

2 January 2010 - Pour la première fois, il y a quelques jours, une manifestation internationale d’art intitulée « Ghetto Biennale » s’est déployée à Port-au-Prince, loin des biennales de prestige. Un miracle de volonté collective Les liens.

Il y a quarante ans à Port-au-Prince, dans un hôtel aux tourelles pointues de bois sculpté, Graham Greene entamait son roman Les Comédiens; fresque burlesque, tragique, de la dictature haïtienne et de l’esprit caraïbe. Quarante ans plus tard, dans le bar du même hôtel, à deux pas de la chambre qui porte le nom de l’écrivain anglais, une armée d’artistes, universitaires, curateurs en goguette dégustent des rhums citronnés en parlant d’esthétique.

Depuis quelques mois, la photographe anglaise Leah Gordon préparait cette « Ghetto Biennale ». Elle fréquente Haïti depuis longtemps. En particulier une poignée de sculpteurs, le collectif dit de la Grand-Rue, qui fabriquent des totems laïcs, brillante statuaire de seconde main, dans les zones basses de la capitale insulaire. A la manière des Salons des Refusés parisiens, où les peintres exclus des expositions officielles présentaient leurs travaux, il s’agit dans cette manifestation haïtienne d’échapper au modèle sélectif de la biennale internationale, de remettre sur la carte culturelle mondiale un pays qui semble à la marge de tout. Publicité

L’ambition est grande, cette nuit de décembre, quand les artistes présentent finalement le résultat de leurs travaux. Une trentaine de créateurs ont fait le déplacement des Etats-Unis, d’Angleterre et même d’Australie. Ils ont payé leur transport, partagent des chambres de l’hôtel Oloffson, des voitures de location, des traducteurs. Une jeune Canadienne, Allison Rowe, est partie sur les côtes de Haïti, une longue pelote de fil rouge en main, pour calculer la surface visible de l’île avant la montée des eaux annoncée par les écologistes. L’artiste anglais Bill Drummond a réuni, à proximité du cimetière de Port-au-Prince, des dizaines de jeunes gens, disposés en ligne, qui devaient se transmettre un cri. Performances ordinaires de l’art conceptuel qui ne paraissent pas particulièrement déplacées sous ces latitudes.

L’épicentre de la Biennale est un quartier peu fréquenté par les très rares touristes en Haïti. En débarquant ici, certains participants qui n’avaient jamais quitté leur pays ont été ébranlés par la pauvreté des lieux. Un dédale de petites rues sèches, grignotées par les gravats, où se mêlent les mécaniciens, marchands de peu, maisonnettes pauvres et les ateliers des sculpteurs André Eugène et Jean Hérard Céleur. Au moment du vernissage, la ministre de la Culture, ceinturée de policiers, pose pour la postérité au milieu des installations, des étals du petit commerce, qui se confondent eux-mêmes avec des stands d’artisans installés ici pour bénéficier des retombées de la Biennale. C’est une kermesse héroïque. Où tout se vaut puisque rien ne se distingue.

Il faut chercher un moment les projets d’envergure. Comme cette extraordinaire installation de l’artiste jamaïcaine Ebony Patterson, cahute remplie de ces drapeaux pailletés utilisés dans le vaudou haïtien mais qu’elle réinterprète à la lueur du gangstérisme patriarcal. Ou alors, ce spectacle improvisé par quelques jeunes hommes de la Grand-Rue, qui ont créé Télé Ghetto. Armés d’une brosse à cheveux en guise de microphone, d’un bidon d’huile pour caméra, ils suivent les événements, interrogent les artistes, les passants. Pendant la semaine que dure la Biennale, partout, Télé Ghetto documente la manifestation. Et déjoue, dans le même geste, la comédie d’un événement que les médias nationaux suivent peu, situé à la périphérie d’une ville qui semble elle-même à la périphérie du monde.

Dans le colloque qui succède au vernissage, la dimension paradoxale de l’événement moule pratiquement tous les discours. Celui de ces historiens d’art américains qui citent à tout bout de champ l’héritage de Georges Bataille et de Karl Marx (de l’usage postmoderne des déchets et du capitalisme consommé), devant un parterre mélangé et un traducteur qui n’y comprend rien. C’est la comédie de la rencontre que pointe la brillante chercheuse Katherine Smith, qui travaille en général sur le vaudou: « Cette biennale n’est-elle pas pour les artistes haïtiens un moyen d’entrer dans le marché de l’art, alors qu’elle est, pour les artistes étrangers, un moyen d’en sortir? » Le terme même de ghetto, choisi par les curateurs, apparaît d’un côté du monde comme le lieu fantasmatique d’une étrangeté alors qu’il est en Haïti l’espace par définition qu’il faut fuir. Publicité:

« Ils parlent toujours de Haïti comme d’un pays minuscule. Les biennales n’ont lieu que dans les pays riches. » Pour l’artiste haïtien Louko, l’événement ne se discute pas. C’est une opportunité formidable d’être vu, sinon compris. Mario Benjamin, lui, l’un des rares artistes contemporains de dimension internationale en Haïti, n’a pas souhaité participer à la Biennale. Il est critique de ce débarquement d’artistes-touristes dont les œuvres trouvent mal leur place dans l’éruption visuelle de la Grand-Rue: « Comment peuvent-ils rivaliser avec une réalité aussi forte ? » De fait, certaines installations, comme cette cathédrale de déchets (en réalité, une tente de plastique avec quelques sachets d’eau qui pendent sur les côtés), font pâle figure face à l’expertise des Haïtiens dans le retraitement artistique des déchets.

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